Au début des années 1960, dans un atelier bavarois, un jeune homme prénommé Burkard Bovensiepen installe deux carburateurs sur le moteur d’une BMW 1500. La voiture est une berline honnête, plutôt sage, dont le quatre-cylindres manque de nerf. Le résultat est si convaincant que BMW en personne s’y intéresse. De cette modification est née l’une des marques les plus singulières de l’automobile allemande.
Une entreprise de machines à écrire
L’histoire d’Alpina est d’abord celle d’une famille. Le père de Burkard, Rudolf, dirige une entreprise de machines de bureau qui porte le nom d’Alpina. Le fils, passionné de mécanique, y développe un système de carburation à double corps pour la BMW 1500, alors très attendue mais jugée un peu molle.
Cette adaptation attire l’attention de la marque munichoise, qui accepte de garantir les voitures ainsi modifiées. C’est un fait rare : le constructeur reconnaît le travail d’un préparateur indépendant et l’intègre à son réseau. Burkard fonde alors sa propre société, Alpina Burkard Bovensiepen, orientée sur la préparation des moteurs BMW.
Buchloe, une manufacture au milieu de l’Allgäu
L’entreprise s’installe à Buchloe, petite ville de Bavière, dans la région de l’Allgäu. Le lieu est éloigné de Munich, loin des grandes usines. C’est un choix qui donne à la marque un caractère particulier : une manufacture à taille humaine, où de véritables ouvriers assemblent les moteurs à la main.
Les voitures d’Alpina se reconnaissent à quelques signes. Une couleur, l’Alpina Blue, souvent associée à des filets décoratifs dorés ou rouges. Des jantes à vingt branches, devenues emblématiques. Un intérieur soigné, où le cuir et la finition ne sont pas de simples options. L’ensemble propose une autre version de la voiture de série : plus puissante, plus raffinée, jamais criarde.
La course, puis la reconnaissance officielle
Dans les années 1960 et 1970, Alpina s’engage en compétition, notamment en championnat d’Europe des voitures de tourisme, avec des BMW préparées dans ses ateliers. Ces engagements servent de vitrine technique : ce qui est éprouvé en piste nourrit ensuite la gamme routière.
Au fil des années, la production s’organise et se structure. Les modifications sont de plus en plus profondes : moteurs revus, boîtes adaptées, suspensions travaillées. À un moment, la frontière entre préparateur et constructeur devient floue. Les autorités allemandes finissent par reconnaître Alpina comme constructeur automobile à part entière, au début des années 1980. La marque possède désormais son propre numéro d’identification, ses propres homologations, ses propres modèles.
C’est une singularité forte. Alpina n’a jamais cessé de dépendre de BMW pour la base de ses voitures, mais elle dispose de sa propre identité juridique et industrielle. Ses modèles portent un badge Alpina, non celui de Munich.
Des berlines rapides, des grands routiers
Ce qui fait la réputation d’Alpina, c’est une philosophie : proposer des voitures très rapides mais utilisables tous les jours. Une berline qui avale l’autoroute à grande vitesse en douceur, sans nerveux excès. Une version confortable et efficace d’une BMW déjà performante.
Cette approche a séduit une clientèle de connaisseurs, sensible à la discrétion et à la qualité de la fabrication. Contrairement à certains préparateurs qui recherchent l’effet visuel, Alpina cultive une élégance retenue. Les gros moteurs, turbocompressés à certaines époques, restent alliés à un comportement civilisé.
Le rachat par BMW
En 2022, BMW annonce un accord avec la famille Bovensiepen : le groupe reprend les droits sur la marque Alpina, avec effet au début de l’année 2026. Les activités de fabrication à Buchloe devaient se poursuivre jusqu’à la fin de l’année 2025, avant la transformation de la marque en gamme de très haut de gamme chez BMW.
Le mouvement peut sembler logique. La petite entreprise avait grandi, mais le coût du développement, de l’homologation et de la mise aux normes des voitures modernes est devenu difficile à assumer pour une structure indépendante. L’électrification, en particulier, impose des investissements considérables.
Il y a pourtant quelque chose de particulier à voir une histoire d’atelier bavarois finir sous le même toit que celle qui l’avait inspirée. Alpina a passé plus de soixante ans à améliorer les BMW de l’extérieur. Elle continuera désormais de le faire de l’intérieur, en espérant que l’esprit de Buchloe, celui d’une manufacture attachée à la conduite, survive à l’intégration.


